Vendredi 26 septembre 2008 5 26 /09 /2008 23:56
« Nida est mort. Et c'est ma faute. »


     C'est la seule chose que j'étais capable de penser, en ce moment. La seule pensée tangible et construite au milieu d'un torrent d'émotion. Seul, le regard vide posé sur le corps inerte de mon compagnon de toujours, je me laissais aller à faire glisser une larme le long de ma joue. Pleurer ? Non ! Impossible, ça ne m'est pas arrivé depuis... je crois que ça ne m'est jamais arrivé en fait. Mais là... Nida... Il était tout pour moi. Le voir ainsi, transpercé d'un coup d'épée au moment où je m'y attendais le moins, c'était rageant ! Tout s'est passé trop vite. Un café, un faux mouvement. L'erreur fatale. Fatale pour lui. Je sens un cri naître au fond de ma gorge, un cri qui aimerait sortir comme un accès de rage et déchirer ce silence pesant, mais je n'y arrive pas. Tout mon corps reste comme pétrifié devant mon écran.
Oui, devant mon écran. Parce que Nida c'était mon perso. Mon avatar. Un personnage de jeu de rôles en ligne. Mais bien plus que ça, pour moi. C'était comme un second moi, une seconde peau, en mieux. J'avais revendu mon dernier point de destin à un pigeon sur ebay et devais en reprendre un pour une miette de pain à un autre à la fin de la semaine. Maintenant je n'en aurai plus besoin.

      Moi, c'est Danny. Je suis un étudiant de vingt ans. Enfin... « étudiant »... Je suis bien inscrit à la fac de droit, mais ça fait longtemps que je ne suis plus allé dans un amphi. L'important, c'est que je sois inscrit. Pour mes parents.  L'été qui a suivi mon bac, j'ai commencé à travailler au fast food en face de mon appart. Ca paie pas des masses, mais pour un jeune comme moi, qui demande pas beaucoup, ça fait une somme. J'ai passé un an à concilier études et job à mi-temps. Maintenant je n'essaie plus. Ca sert à rien, de toutes façons les cours. Je passerai juste les examens. Et puis si j'échoue, je redoublerai encore. Ou pas. Mon père a toujours voulu que je devienne un grand avocat. Pour lui, j'avais un grand « sens de la justice ». Mouais. Jamais vraiment compris ce qu'il entendait par là, mais ce que j'avais compris, c'est que les études de droit, ça menait à un joli paquet de pognon ! De toutes façons, c'est ça la justice non ? C'est le pognon qui gouverne ce monde : l'argent et le pouvoir.

      Danny, c'est un prénom que j'ai toujours détesté. Ma mère a insisté pour m'appeler comme ça à cause de Danny Sucko, le rôle de John Travolta dans Grease. Mais à vrai dire, il n'y a rien de John Travolta chez moi. A part peut-être le fute en cuir qu'elle m'a acheté à noël... Non, sérieusement, le sourire flambeur, les filles accrochées à mon bras, une bande d'amis pour aller boire et rigoler avec moi, c'est pas mon genre : je suis seul et je suis très bien comme ça. La seule personne proche de moi, c'est Julie. Mon amie depuis des années et ma colocataire depuis la rentrée. On pourrait croire qu'un garçon et une fille ne peuvent pas être colocataires sans qu'il se passe quelque chose entre eux. Ben c'est faux. Déjà, parce que je suis moche. Et ensuite, parce qu'elle est lesbienne. D'ailleurs, là, elle est avec Marion, sa petite amie du moment, en week end. Ah oui. J'ai dit que j'étais moche. Et en général, quand j'en parle, on ne me croit pas. On se dit toujours que l'autre exagère quand il dit ça. Du moins, tant qu'on ne voit pas de photo. Je ne suis à proprement dit repoussant. Mais je suis roux, c'est pire. Je résume : rousse=fantasme de bien des hommes. Roux = fantasme de personne. Les blonds, ils peuvent toujours bronzer un peu, se muscler et se la jouer californien surfeur, ça a toujours du succès, les bruns, ils peuvent s'enfariner la tête, et même s'ils sont moches, avec de longs manteaux, du maquillage et les cheveux longs, ils passeront de la rubrique « moche » à celle de « rebelle gothique sexy qui a un truc profond au fond de lui et qui se laisse pas marcher dessus par cette société de merde ». Je passe sur les arabes qui peuvent se la jouer roi du hip hop, les asiatiques et leur côté sagesse millénaire, les noirs et leur côté sauvage africain... bon, ok, je caricature. Mais le fait est là : il y a au moins un cliché sur chaque homme, qui le rend sexy. Sauf les roux. Si encore, j'avais ces petites bouclettes qui auraient rendu le tout mignon et qui m'aurait fait vendre des compotes. Mais non. Raides. Et puis j'ai bien pensé à les teindre, mais ça aurait été ridicule avec mes sourcils, qui eux ne se teignent pas, et avec mon teint blafard agrémenté de tâches de rousseur, et mon mètre quatre-vingt dix, incapable de prendre les kilos nécessaires pour avoir l'air imposant. Non, j'ai juste l'air d'être une grande carotte toute maigre de presque deux mètres de haut. C'est pour ça qu'il y avait Nida.


     Nida, l'homme que j'aurais dû être : grand, noir, athlétique. Il avait fait de la boxe dans sa jeunesse. De la boxe française, bien sûr. Et puis, il avait hérité de cette petite touche de fantaisie que j'aimais tant chez les hommes de couleur : les cheveux teints en blond. Un côté Djibril Cissé, ou Wesley Snipes version Demolition Man. Ses mains étaient larges et fortes, des mains d'ouvrier, pas d'artiste. Le seul point commun que j'avais avec Nida, ce sont nos yeux. J'ai les yeux verts. Un beau vert émeraude. Et j'ai voulu lui donner quand je l'ai créé. Je pensais que ce serait la goutte d'eau improbable qui rendrait le personnage peu crédible. Au contraire. C'est ce qui lui a donné toute sa crédibilité auprès de mes quelques conquêtes ! Parce que oui, j'avais effectivement donné le visage de Nida à mes discussions sur internet. C'est que je me débrouille bien question retouche d'image. J'étais partie d'une vraie photo de moi (et c'est bien là l'exploit), et je l'avais retouchée petit à petit jusqu'à l'image finale, qui n'avait plus rien que les yeux de commun avec l'originale.
   
     C'est ainsi que je me suis fait mon Nida, mon alter-ego. Il avait une personnalité à lui, une image à lui, un passé, une vie à lui. Et maintenant, un tueur anonyme sur un serveur lambda l'a tué, d'un coup. Il n'a pas dû se rendre compte du meurtre qu'il venait de commettre.

     Ce soir, Nida allait vivre une dernière fois. A travers moi. Je me saisissais de la première chemise venue, puis d'un manteau et me dirigeais vers le centre ville. Vers les bars. Ce soir je parlerai à un maximum de monde. Je serai au maximum extraverti. J'avais tant vécu à travers Nida. Ce soir, c'est lui qui s'apprêtait à vivre à travers moi.


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